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«O país do desassossego» Au pays de l’intranquilité

Par LG le 7/05/2018


L’âme portugaise est résolument tournée vers la modernité

Venus pour de meilleurs lendemains, emmenant avec eux enfants, langue chantante et traditions gorgées d’un soleil du Sud, les Portugais représentent aujourd’hui un cinquième de la population nationale. Portrait de Carlos Pereira Marques, l’ambassadeur du Portugal au Luxembourg, mais aussi d’une communauté ô combien attachante.

 

L’Ambassadeur

Les photographies de la fin du XIXème siècle qui ornent les murs du salon sont des souvenirs de sa ville natale. Agueda se trouve entre Porto et Coimbra, dans cette région du centre du Portugal régulièrement meurtrie par les flammes des feux de forêts. L’ambassadeur se souvient des jeux avec ses cousins dans le jardin de ses grands-parents où il aimait passer ses vacances et de l’importance des moments où se réunissait toute sa famille.

L’élève studieux et appliqué apprend la langue de Molière sur les bancs de l’école publique à une époque où l’Hexagone était encore la promesse d’un eldorado pour la diaspora portugaise. La France compte quelques deux millions d’habitants d’origine portugaise.

Carlos Pereira Marques commence des études de droit en 1979 à l’Université Catholique de Lisbonne et «le choix des études était encore largement orienté par les parents; les étudiants ne changeaient que très rarement de filière», nous dit-il, avant d’ajouter que «heureusement, cela a changé». Si cinq ans plus tôt, la Révolution des Œillets avait déchu le dictateur Salazar et son «Estado Novo», (régime autoritaire, conservateur, catholique et nationaliste); l’enseignement universitaire restait encore très théorique, «presque médiéval». Le jeune homme sensible à l’architecture, à la littérature, aux arts et qui rêvait de domaines intellectuels où sa créativité aurait pu s’exprimer, devait engloutir des volumes théoriques pour les régurgiter aux examens. C’est avec la désillusion du droit au cœur que l’étudiant décroche son diplôme et en 1985, il réussit le concours public du ministère des affaires étrangères.

Carlos Pereira Marques a couvert différents volets de la carrière diplomatique: deux postes bilatéraux en Suisse et en Angola, trois expériences multilatérales et deux représentations consulaires à Berne et Johannesburg. Il s’est aussi occupé des affaires européennes et a été l’adjoint diplomatique du Président de la République, Jorge Sampaio. Il devient ambassadeur du Portugal au Grand-Duché en 2014 et découvre les liens d’amitié qui unissent les deux pays mais aussi «la capacité luxembourgeoise de se projeter dans le futur en se réinventant continuellement». À la visite récente du Premier ministre portugais António Costa à son homologue luxembourgeois, cinq accords ont été signés dans les domaines des startups, du tourisme, de la recherche, de l’espace et de l’éducation.

Il y a une différence fondamentale entre quitter les terres qui nous ont vus naître dans le cadre de ses fonctions officielles et le faire pour trouver de meilleurs lendemains; cette différence, c’est l’intranquilité* de l’irréversible.

 

Portrait d’une communauté

Pays couché sur l’Atlantique, son Histoire est empreinte du goût des conquêtes et sa Culture, imprégnée des effluves qui vont des Açores au cap de Bonne-Espérance et du Brésil au Japon. Si le pays compte aujourd’hui 10 millions d’habitants, 80 millions d’individus à travers le monde ont un lien avec le Portugal.

Au XXème siècle, l’émigration portugaise fuit l’autoritarisme de Salazar et trouve refuge en France dans les années cinquante. Dix à quinze ans plus tard, elle se dirige vers un Luxembourg à la charnière économique d’une activité sidérurgique maigrissant qui fera bientôt place à un secteur bancaire en pleine construction.

À la différence de la France où les communautés espagnole, portugaise, puis maghrébine et subsaharienne qui vivaient entre-elles se sont rassemblées autour de la culture autochtone dominante, la communauté portugaise du Luxembourg vivait dans les mêmes quartiers, travaillait dans les même secteurs d’activités et fréquentaient les mêmes espaces. Ainsi, à 2.000 kilomètres de leur pays d’origine, ils ont pu faire perdurer certaines traditions dont l’usage de la langue. En arrivant sur le territoire, la grande majorité de l’immigration portugaise était monolingue mais de par la proximité linguistique des langues romanes et parce qu’au Luxembourg, le français rempli à la fois la fonction de langue communicationnelle et administrative, ils l’ont adopté comme un outil d’intégration.

La deuxième, troisième et déjà quatrième génération sont nées sur ce territoire et ont fréquenté son école. Elles parlent le portugais à la maison, le français dans l’espace public, regarde la télévision allemande et le luxembourgeois appris dans les cours des récrés, dans les clubs sportifs, aux fils des amitiés, devient la langue structurante de la pensée.

L’ambassadeur Carlos Pereira Marques parle d’une bonne intégration mais qui, au regard de l’ancienneté de la communauté, n’est pas suffisante. Il prend pour exemple la classe politique: «aucun député d’origine portugaise, si peu d’élus et un seul ministre (ndrl: celui de la Justice)». Si les Portugais du Luxembourg ne sont pas assez nombreux à s’inscrire et à se présenter sur les listes électorales, c’est peut-être parce que la politique de leur pays d’origine leur semble trop éloignée pour y participer et que celle de leur pays d’adoption est trop hermétique. Toujours est-il que de ces abîmes de l’entre-deux où résident presque la moitié de la population nationale, les voix des «étrangers» en général et des portugais en particulier, peinent à faire surface.

 

L’âme portugaise

Ce que Carlos Pereira Marques nomme «l’âme portugaise» n’est pas enfermée dans le roman national qui conte encore aux écoliers les fictions héroïques de personnages pourtant ô combien historiques. Elle ne saurait être résumée par les stéréotypes d’un maçon fêtant un but de Ronaldo avec une Sagres à la main et même les drapeaux de joies qui inondent les rues à la victoire d’une grande compétition sportive ne peuvent l’incarner.

Si âme portugaise il y a, elle est l’émotion des jeunes filles en larmes écoutant la «Serenata Monumental Queima» sur le parvis de l’Université de Coimbra, elle est la voix courageuse d’Amalia Rodrigues qui se déchire en chantant Lisbonne comme l’écume d’une vague sur les rochers d’Alentejo, elle est la force fraternelle de Zeca dans «Grândola Vila Morena», elle est la poésie nostalgique de Fernando Pessoa* qui dit le monde, et l’œuvre ironique, cynique et tragique de Camilo Castelo Branco qui raconte les Hommes, elle est ces repas gargantuesques où les familles se retrouvent comme par nécessité ontologique. Toute chargée de son passé, l’âme portugaise est résolument tournée vers la modernité, elle est un pont entre les individus, une incroyable volonté d’aller vers l’autre avec bienveillance, une note mélancolique et cadencée sur la partition européenne.

Référence au Livre de l’Intranquillité du poète Fernando Pessoa.

 

Par Julien Brun

 

 

Par LG le 7/05/2018